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Jake Lamar, un Américain à Paris

19 mai 2011 Pas de commentaires

Ecrivain américain né à New-York, Jake Lamar a quitté son pays il y a vingt ans pour s’installer à Paris. A travers ses ouvrages, cet ancien rédacteur du Time magazine livre une vision sensible et sans fard de la société américaine.

Jake Lamar

Dans les rues escarpées de Montmartre, des nuées de touristes papillonnent de pavés en pavés. L’appareil photo accroché à l’œil, le plan du quartier agrippé sous le bras. En ce doux printemps ensoleillé, les shorts et les sandales ont envahi le toit de Paris. Au milieu de cette effervescence bonne enfant, Jake Lamar se promène, tranquillement, les mains dans les poches. Ici, il est chez lui. Depuis de nombreuses années, l’écrivain américain habite le XVIIIe arrondissement parisien. Petit à petit, il a appris à en connaître les moindres recoins. Et accepte volontiers de jouer les guides touristiques lorsque des amis sont de passage dans la capitale.
Arrivé à Paris en 1993, il ne devait y rester qu’un an. Le temps de réaliser son rêve d’enfant et de découvrir la ville qui a tant nourri l’esprit de certains de ses idoles. A douze ans, Jake Lamar découvre James Baldwin. Le parallèle entre son histoire et celle de cet écrivain noir américain le frappe et l’émeut. Quand un professeur lui apprend que l’auteur a vécu en France, l’idée s’incruste dans la tête du garçon. Pour ne jamais en sortir.
1993-2011. Dix-huit ans se sont écoulés et Jake Lamar est toujours à Paris. Il a construit sa vie dans un quartier populaire où les communautés se mélangent, bien loin des artères BCBG de la ville lumière qui nourrissent les images d’Epinal outre-Atlantique. Dix-huit années qui ont permis à l’auteur de bâtir une  carrière. Un pont entre Etats-Unis et France, jalonné de six ouvrages, dont la majorité a vu le jour ici, à Paris.

Au creux de ses pages, vous ne trouverez pas beaucoup de flics, pas beaucoup de sang. Non. L’Américain préfère les intrigues politiques, sociologiques, celles qui, au-delà de la petite histoire, soulèvent des questions sur la grande. L’Histoire avec un « h » majuscule qui construit nos sociétés, nos valeurs et nos modes de vie. Avec une écriture vive, tendue, haletante, Jake Lamar arrive à parler de la politique raciale américaine – son sujet de prédilection – sans heurter le lecteur, en lui glissant sous les yeux un grand moment de divertissement. « Cette étiquette d’auteur de polar est arrivée avec mon deuxième ouvrage, se souvient Jake Lamar, amusé par l’anecdote. Nous avions un rêve (The Last Integrationist, en anglais) allait être publié et mon éditrice m’a dit « vous avez écrit un polar » ! Moi, je pensais simplement avoir écrit un livre politique… Si mes textes ressemblent à des polars, cela tient en partie au style d’écriture. J’aime le suspens, l’intrigue, les histoires qui bougent ». Le roman, acclamé par la critique pour son regard visionnaire sur la société américain, décrit un pays rongé par l’intolérance et la haine, où les rapports entre noirs et blancs sont devenus conflictuels. Dans ce marasme, un procureur général, afro-américain, tente de lutter contre le crime et la drogue, avec des méthodes brutales, qui ne sont pas sans rappeler les heures sombres de l’administration Bush (2000-2008). Aux Etats-Unis, le livre paraît en 1996.

Auteur de polars, donc… Finalement, Jake Lamar semble s’être habitué à cette « étiquette », même si son prochain projet devrait venir la décoller. Mais nous y reviendrons plus tard. Le suspens, l’intrigue… Lorsque je lui demande comment lui est venu le goût pour cette écriture, l’écrivain réfléchit. Il ne sait pas vraiment l’expliquer. Et puis, après quelques minutes de réflexion, il se souvient que sa toute première nouvelle, écrite alors qu’il n’était encore qu’un enfant était une histoire de meurtre, influencée par Agatha Christie et Conan Doyle. En repensant au texte, il sourit. « L’intrigue se passait dans la campagne anglaise, se souvient-il, dans une grande maison. Il y avait même un détective de Scotland Yard, pour mener l’enquête ». Un grand classique !

Plusieurs années après cette nouvelle adolescente, c’est un tout autre style qui propulse Jake Lamar sur la scène littéraire. Il a alors vingt-huit ans, il est écrivain pour le Time Magazine et rêve de publier un livre. Grâce à ses relations, il rencontre une agent littéraire, qui lui conseille de se consacrer à son histoire personnelle. Le jeune homme  se plonge dans les carnets qu’il noircit depuis plusieurs années et fait un constat. « Depuis l’âge de vingt-cinq ans, j’écrivais régulièrement pour moi, sans savoir où cela me mènerait. Lorsque j’ai relu mes notes, il y avait un sujet qui revenait très régulièrement : les relations avec mon père. Je me suis dit : finalement, pourquoi pas ? Pourquoi ne pas écrire une autobiographie ? ». Jake Lamar se met alors au travail et livre quelques mois plus tard Bourgeois Blues (Confessions d’un fils modèle). A la manière de Richard Wright, qui publiait en 1945 Black Boy et qui décrivait, à travers son histoire, la condition des Afro-américains aux Etats-Unis, Jake Lamar raconte l’histoire de son père, né dans les années trente en Géorgie, Etat ségrégationniste. Un père « larger than life », qui a pour son fils de grandes ambitions. « Mon père pensait que je pouvais devenir président des Etats-Unis… A mes yeux, il était inconscient ! Moi qui ai grandi dans le New-York des années 70’s, cette idée était inimaginable. Un président noir ? Impossible ! Mais il avait vu tellement de changements au cours de sa vie que tout lui semblait possible. Il avait une foi et une confiance dans le peuple américain bien plus grande que moi ».

Son rêve américain

Lorsque Bourgeois Blues sort en librairie, les critiques sont élogieuses. Jake Lamar respire, il a remporté son pari : trois ans plus tôt, il avait démissionné du Time Magazine pour se consacrer entièrement à l’écriture de son ouvrage. Grâce à un prix, il reçoit assez d’argent pour vivre son rêve américain à lui : visiter Paris. On est en 1993. La suite, on la connaît. Derrière lui, l’écrivain laisse New-York, une ville qu’il adore comme « on adore une famille. Ce sont les racines, que l’on ne choisit pas ». Et il trouve Paris, qu’il aime comme une femme, « d’un amour romantique…».
Depuis quelques mois, au cœur du XVIIIe arrondissement, dans son petit bureau, Jake Lamar travaille sur un nouveau texte. Son septième, qui marquera un tournant dans sa carrière. Il n’y est question ni de politique raciale, ni de faits de société. Non, une histoire différente, pour laquelle il a pris le pari de travailler sans contrat. A la fin du mois de juin, il doit s’envoler pour New-York, pour tenter de convaincre les éditeurs de la qualité de son nouvel ouvrage. « La fin du processus de création est le moment le plus difficile, avoue Jake Lamar. On se pose tout un tas de questions : ai-je réussi ? Ai-je atteint mes objectifs ? L’avenir me le dira… »

Jake Lamar

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